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Ombres de Jean Giono, chroniqueur des passions humaines

 

 

Mon but, peindre le Romanesque et les passions à des hommes qui n'ont plus que des passions sans Romanesque

Jean Giono meurt il y a 50 ans, à l'automne 1970. Cette année, le Mucem lui consacre une grande exposition et la commissaire de cette rétrospective, Emmanuelle Lambert publie Giono furioso, Prix Femina essai 2019, qui met en lumière un visage méconnu de l'écrivain. Car si la figure de l'immense romancier et conteur qu'était Giono a traversé tout le 20e siècle, ses inspirations et engagements n'ont pas toujours été bien compris. Il est volontiers associé à une Provence mythique, à la Pagnol, emplie de soleil et de faconde alors que son univers est infiniment plus sombre. Son pacifisme profondément ancré et son refus de prendre position pendant la guerre a parfois laissé une impression un peu ambigüe sur l'homme, au-delà de l'écrivain. Des premières oeuvres, confrontant l'être humain à la nature et à sa force aux derniers récits témoignant de la noirceur des passions et d'une volonté de raviver sans cesse la flamme romanesque, Giono a été sans conteste un grand lecteur, un romancier conteur et philosophe à la pensée complexe.

Roman, nature, hommes

Dès ses jeunes années, à Manosque, il est un lecteur passionné de littérature classique antique : Virgile, Homère, les tragédies grecques sont les lectures préférées de cet employé de banque. Les premiers romans puisent à cette littérature des origines : Naissance de l'odyssée, premier texte écrit même s'il ne sera publié qu'en 1925, est considéré comme l'acte de naissance de son œuvre.

Si ces récits se déroulent en Provence, ou du moins une Provence recréée, l'essentiel réside dans la situation installée par l'auteur : l'homme est face à la nature, à sa beauté comme à sa violence, à son indifférence. La faiblesse humaine est tributaire de l'étroite relation qui le lie à son milieu. Colline, Un de Baumugnes, Regain forment une trilogie, unie sous la notion de renouveau... La Provence, sans référence à un quelconque terroir, y semble une métaphore de la Grèce antique, l'écriture est expressive, lyrique et sensorielle, la trace suivie est celle de la fiction à laquelle Giono, immense conteur, vouera toute son existence.

Je ne suis pas provençal. Je suis né en Provence. Je suis né en Provence par hasard, parce que mon père et ma mère s'y sont rencontrés et s'y sont mariés.... La Provence ce n'est pas mon "type" de pays. Si j'habitais un pays que j'aime, j'habiterais un pays où il pleut, si je pouvais habiter un pays que j'aime, j'habiterais l'Écosse... - Entretien avec Jean Carrière

 

Portrait de Jean Giono
Portrait de Jean Giono

Bibliographie de l'œuvre de Jean Giono
Bibliographie de l'œuvre de Jean Giono

Une autre influence importante est celle de l'auteur américain Herman Melville. Giono est le premier à traduire Moby Dick en français avec l'aide d'une amie anglaise, Joan Smith, en 1938. Il publiera plus tard un texte en hommage à l'écrivain américain, Pour saluer Melville. Leurs univers ont d'étranges proximités : la mer, tout comme la montagne, confronte l'homme à la nature la plus immense, la plus essentielle, aux masses d'éléments où l'oeil se divertit peu. Entre enracinement et évasion.

Vers 1920 je n'avais qu'une Bible, revenue blessée à mort de la guerre, et l'Odyssée. C'est cette Odyssée bleue et verte, toute mouillée des bavures de l'eau, que j'allais lire en colline pour me calmer le coeur.

Le pacifisme

Dès 1914, la guerre et les tranchées sont un véritable traumatisme : "je n'ai plus d'âme, je n'ai plus de coeur, je n'ai plus de ciel bleu, non, je n'ai plus d'idéal, je ne suis qu'os, chair et arme" écrit Giono dans une lettre. L'impressionnant roman Le Grand troupeau témoignera de ces années d'horreur où une génération a été sacrifiée. Le fondement du pacifisme de Giono est là. Dès les années 30, son engagement contre toute forme de guerre s'incarne dans la création d'une communauté au Contadour et une neutralité maintenue durant la guerre qui lui vaudra une incarcération en 1944 et une mise au ban du monde des lettres et de l'édition qui durera plusieurs années. Cette expérience contribuera à renforcer son regard sans illusions sur l'être humain.

 

Une double veine romanesque : la noirceur des Chroniques...

L'après-guerre est cependant une période de renouveau d'inspiration et d'intense production, sous des auspices renouvelés. La lecture de Machiavel introduit chez Giono une veine ironique et une attention aux passions humaines jusqu'à leurs dimensions les plus obscures, les plus cachées.

C'est, de 1948 à 1965, les Chroniques, qui mettent désormais à l'honneur les personnages. Et quels personnages ! Tueurs en série tel M. V. dans Un roi sans divertissement, familles au destin de tragédie antique dans Le moulin de Pologne, frères unis par une passion dévastatrice dans Deux cavaliers de l'orage, ... Le regard désabusé de Giono sur l'homme est magnifié par la force narrative de ces textes, leur structure elliptique et secrète, la mise en scène de "héros" peu recommandables mais incontestablement humains, en présence d'un choeur de narrateurs à qui l'essentiel échappe, qui ne fait que deviner... La dimension philosophique des Chroniques doit autant à Pascal qu'à Machiavel. Quant à l'intrigue, elle est également nourrie par la lecture des polars de la série noire !

Une étrange et constante tentation de la mort, vue comme destin, traverse les histoires des Ames fortes, des Grands chemins, d'Ennemonde. L'ennui et la solitude suscitent le besoin de divertissement qui peut conduire à la création et la fantaisie dans le meilleur des cas, à la fascination pour le mal et au meurtre dans les récits les plus noirs : "dès que le sang coule, on est tout de suite un autre homme". Un nihilisme se fait jour, une absence absolue de foi en l'humanité, en contraste avec l'univers romanesque des débuts.

 

 

 

 

Et la recherche du bonheur fou

La création peut offrir le moyen de subvertir cette noirceur et de contrebalancer la médiocrité des hommes : en parallèle des Chroniques, Giono élabore un autre cycle romanesque, plus solaire. Car il est également un grand lecteur de récits d'aventure, d'histoires épiques, où le héros incarne le panache et la beauté absentes du monde trop commun du 20e siècle. La lecture de Stendhal, où s'expriment à la fois les passions et un refus de tout lyrisme, conjointe à la réminiscence de ses origines italiennes, inaugure une nouvelle vague romanesque, autour de la figure incandescente du jeune hussard Angelo, en hommage au Fabrice del Dongo de La chartreuse de Parme. Le cycle du hussard devait, selon le projet de Giono, réunir à terme 10 romans ; il rassemble finalement 4 récits : Angelo, Le hussard sur le toit, Le bonheur fou et Mort d'un personnage. Si la mort y est très présente, à travers notamment l'épidémie de choléra qui dévaste le plateau de Lure et donne lieu à des descriptions particulièrement horribles, les protagonistes Angelo et Pauline traversent la montagne et le temps comme portés par un charme mystérieux et protégés par un acquiescement à la vie qui les sauve.

Une question de regard

Ces deux cycles dessinant des inspirations différentes chez Giono ne sont pas si éloignés l'un de l'autre. Les Chroniques, malgré leurs thématiques sombres, sont pleines d'humour et d'ironie. Et à la verve romanesque du Hussard fait écho la recherche de panache et de cérémonie d'Un roi sans divertissement. Ensuite, tout comme le cycle du Hussard mais fort différemment, les Chroniques mettent en scène, au coeur de l'ordinaire le moins romanesque possible, des personnages se révélant hors du commun, des destinées dignes des grandes figures littéraires et mythiques, des êtres transgressifs qui ne craignent ni n'attendent plus rien du monde. Le récit Noé, où l'auteur détaille de manière très vivante son amour des personnages insolites, marginaux, en est une parfaite illustration. Enfin, tout aventureux et plein de bravoure qu'il est, le périple d'Angelo est lui aussi marqué par le péril, celui de la maladie qui frappe au hasard, et par une plus grande menace encore, l'homme.

Portrait de Jean Giono
Portrait de Jean Giono

Le dernier récit de Giono, L'iris de Suse, est publié en 1970, juste avant sa mort. Dans cet ultime roman, aux personnages une fois de plus hauts en couleurs, il est essentiellement question d'amour et de beauté. Alors, les pulsions les plus noires s'inversent et une étrange lumière survient au cœur de l'imperfection du monde, esquissant ce bonheur que l'auteur a toujours cherché.

Le voyageur immobile : où je vais personne ne va, personne n'est jamais allé, personne n'ira. J'y vais seul, le pays est vierge et il s'efface derrière mes pas. - Journal de l'occupation, 3 avril 1944

 

De et autour de Giono

Vignette du document Les  âmes fortes

Les âmes fortes

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Le  grand troupeau

Le grand troupeau

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Le  hussard sur le toit

Le hussard sur le toit

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Le  Hussard sur le toit

Le Hussard sur le toit

Rappeneau, Jean-Paul 1932 - ... (Scénario)
Vignette du document Les  romans de Giono

Les romans de Giono

Anglard, Véronique
Vignette du document Angelo ; [suivi de] Le Hussard sur le toit ; [et de] Le Bonheur fou

Angelo ; [suivi de] Le Hussard sur le toit ; [et de] Le Bonheur fou

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Chroniques romanesques

Chroniques romanesques

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Blanche Meyer et Jean Giono

Blanche Meyer et Jean Giono

Stevenson, Annick 1948 - ...
Vignette du document Colline

Colline

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Ecrits pacifistes

Ecrits pacifistes

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Giono : le roman, un divertissement de roi

Giono : le roman, un divertissement de roi

Godard, Henri 1937 - ...
Vignette du document Giono, furioso

Giono, furioso

Lambert, Emmanuelle 1975 - ...
Vignette du document Jean Giono, du côté de Manosque - Les Grandes Heures Ina / Radio France

Jean Giono, du côté de Manosque - Les Grandes Heures Ina / Radio France

Vignette du document Journal, poèmes, essais

Journal, poèmes, essais

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Moby Dick

Moby Dick

Melville, Herman 1819 - 1891
Vignette du document Mon père : contes des jours ordinaires

Mon père : contes des jours ordinaires

Giono, Aline
Vignette du document Oeuvres complètes

Oeuvres complètes

Machiavel 1469 - 1527
Vignette du document Regain

Regain

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Un de Baumugnes

Un de Baumugnes

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Un roi sans divertissement

Un roi sans divertissement

Giono, Jean 1895 - 1970
Vignette du document Un roi sans divertissement

Un roi sans divertissement

Leterrier, François (Réalisateur / Metteur en scène / Directeur artistique)
Vignette du document La  Chartreuse de Parme

La Chartreuse de Parme

Stendhal 1783 - 1842