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La Guerre de 14 - 18 et l’arrivée du jazz débutant en France

 

Dans le cadre des commémorations de la fin de la Première Guerre mondiale, le 21 novembre 2018, Daniel Brothier, conférencier, musicien et compositeur a présenté au public de la Médiathèque de Mably les débuts souvent méconnus du jazz, de ses origines vers 1865 aux années 1930. Cette conférence, illustrée d’extraits musicaux, de vidéos et d’interprétations au saxophone est l’occasion de revenir sur les circonstances historiques de l’éclosion des musiques populaires américaines en France.

Émergence de nouvelles musiques populaires afro-américaines

Issus des chants de travail des esclaves, de chants religieux (spirituals, gospel), des brass bands de la Nouvelle-Orléans, du blues et du ragtime, les premiers contours de la musique jazz se dessinent aux États-Unis par mélange d’influences à la fin du XIXe siècle.

Dans un pays qui se remet lentement de la guerre de Sécession et s’installe dans la ségrégation raciale, ces musiques et les artistes afro-américains qui les jouent sont déconsidérés par les élites culturelles. Cela ne freinera pas le développement du « pré-jazz », puis l’extension de sa popularité au-delà des frontières du Nouveau Monde après la Première Guerre mondiale.

 

Des « rythmes nouveaux »

Ce sont des musiques avec de nouveaux codes rythmiques venus d’Afrique, au caractère irrésistiblement sautillant, qu’une partie des français découvre dans les premières années du XXe siècle. Elles se fondent avant tout sur des pulsations syncopées, caractérisées par une accentuation complexe des temps faibles, exotique pour des oreilles occidentales.

 Il y a trois choses importantes dans la musique : le rythme, le rythme et le rythme. - Thelonious Monk

Lors de l’Exposition universelle de 1900 l’orchestre d’harmonie américain de John Philip Sousa (1854-1932) importe le cake-walk, une danse originaire des plantations de coton du Sud des États-Unis caricaturant les « bonnes manières » des blancs, et le ragtime.

Le ragtime, considéré par les historiens du jazz comme l’un des styles musicaux précurseurs du genre, reprend la polyrythmie et la syncope du cake-walk. Tous deux passionnent le public dans les cafés-concerts et cabarets d’avant-guerre, éveillant la curiosité des compositeurs Claude Debussy et Éric Satie.

 

 

 

Des sonorités inouïes débarquent en fanfare

Suite à l’entrée en guerre des États-Unis en avril 1917 aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne, l’arrivée des fanfares militaires afro-américaines marque un jalon historique important. Parmi les 25 orchestres militaires accompagnant le déploiement de l’American Expeditionary Force, une figure est bien documentée : le lieutenant James Reese Europe (1881-1919). Il débarque en rade de Brest fin 1917 à la tête de l’orchestre du 15e régiment de la Garde nationale, précédé d’une grande notoriété outre-Atlantique. Défenseur des droits des noirs, surnommé « the King of jazz », pianiste et chef d’orchestre de danse, il est une personnalité importante de la scène musicale new yorkaise.

Aussitôt à terre, l’orchestre, composé d’une cinquantaine de musiciens afro-américains et portoricains joue « la Marseillaise ». Le timbre des instruments (les aigus des clarinettes, les graves lourds des soubassophones), leur expressivité (les glissandi et les rugissements des cuivres) et le traitement rythmique tranchent avec ce que les Français connaissent alors, si bien qu’ils ont du mal à reconnaître leur hymne national !

Nous avons vu qu'une interprétation […] rythmée plaisait aux Français. En fait, ça les transportait à un degré bien plus haut que ne le faisaient leurs propres orchestres. C'était l'interprétation inhabituelle de leur hymne qui expliquait le retard des soldats et des marins français à se mettre au garde-à-vous. - Noble Lee Sissle (1889-1975)

Pour la première d’une tournée de six semaines, le 12 février 1918 l'orchestre donne à Nantes un concert en honneur de l’anniversaire d’Abraham Lincoln. Un journaliste témoigne alors : « tout un art savant est en train de sortir de ces chansons, de leurs rythmes syncopés si originaux que l'oreille qui les a perçus ne les oublie pas. »

 

Les « Harlem Hellfighters » sous l’uniforme français

Dans l’armée américaine ségrégationniste, les soldats noirs, jugés indignes de confiance, ne sont pas autorisés à porter les armes aux côtés des blancs. Confrontés aux vexations racistes permanentes, ils sont affectés à des travaux harassants du génie, relégués loin du front à des tâches de dockers, ou au divertissement des soldats en permission. Mais l'état-major français fait pression pour que les troupes noires américaines soient également envoyées au combat. Le régiment de James Reese Europe devient le 369e régiment d’infanterie américain, intégré à la 16e division de l’armée française.

En avril 1918, Europe figurera ainsi parmi les rares officiers afro-américains engagés sous l’uniforme français dans les opérations en Champagne. Son unité gagne en première ligne le surnom de « Harlem Hellfighters » et obtient une Croix de Guerre collective.

Même les prisonniers allemands […] interrompaient leur travail et tapaient du pied au son de ces airs américains si enthousiasmants […]. J'eus alors la certitude que la musique américaine deviendrait un jour la musique du monde entier. - Noble Lee Sissle

Impressionnés par la fraîcheur et la vitalité communicative se dégageant de la musique jouée par l’orchestre des « Hellfighters », les officiers les envoient à partir d’août 1918 en tournée pour soutenir le moral des troupes. Malgré les séquelles d’un gazage au phosgène, Jim Europe continue de diriger ; il se produit jusqu’en janvier 1919 dans les camps de loisirs, les casernes et les hôpitaux. Il se fait remarquer à Paris au Théâtre des Champs Elysées le 18 août 1918 en présence du président Poincaré, et au jardin des Tuileries en novembre pendant les festivités de l’armistice.

 

 

Retour triomphal de Jim Europe et postérité

Le 17 février 1919, les « Hellfighters » sont acclamés en tête d’une grande parade de la victoire à New York, sur la 5e avenue. Forts de ce succès, ils gravent une quinzaine de disques pour Pathé.

Démobilisé, Jim Europe organise une tournée de son orchestre. Le 9 mai 1919, à Boston, sa carrière s’interrompt subitement : il meurt à 39 ans, assassiné par un de ses musiciens suite à une querelle.

Les 1 000 à 1 200 musiciens afro-américains passés par la France entre 1918 et 1919 […] ont ouvert la porte aux grands noms du jazz qui arriveront en France à partir de 1925, Sidney Bechet et Josephine Becker en tête. (Claus Walkstein)

 

En 1923, deux caractéristiques importantes du jazz apparaissent dans les enregistrements de Clarence Williams, Sidney Bechet, King Oliver et Louis Armstrong : les solos d’improvisation et le swing. Avec ce balancement, ce phrasé inégal, ce tempo souple, imprimé à la mélodie débute l’épopée du jazz.